Tu m’aimes-tu ? Explications sur la particule interrogative -tu

Le titre de la célèbre chanson de Richard Desjardins Tu m’aimes‑tu ? met de l’avant une particularité grammaticale très courante au Québec. Il s’agit de l’utilisation de la particule ‑tu pour formuler des phrases interrogatives. Voici quelques exemples puisés dans les corpus oraux disponibles dans le Fonds de données linguistiques du Québec :

Heu: c’est-tu important pour toi ce qu’il y a dans la maison, le décor ?

Source de la citation :

Pierrette Thibault et Diane Vincent (1984), « Entrevue Manon R., 34'84 ». Cité dans Corpus Montréal 1984.

Tu étais-tu un fan des Nordiques avant ?

Source de la citation :

Marie-Hélène Côté (2010), « Entretien guidé cqdar1g, Québec ». Cité dans Phonologie du français contemporain : corpus Québec (PFC-Québec).

Ben il était, était, là-bas, il a-tu fait le tour ? Ça se peut-tu qu’il ait fait le tour ?

Source de la citation :

Béatrice Réa (2016), « Entrevue Julie ». Cité dans Corpus MONT(REA)L 2016.

Cette construction est tout à fait usuelle dans la langue spontanée au Québec. Comme l’illustrent bien les exemples, la particule ‑tu sert à poser des questions fermées, c’est-à-dire des questions auxquelles on peut répondre « oui » ou « non » (les linguistes parlent d’interrogations totales puisque les questions portent ici sur toute la phrase). On ne peut pas utiliser la particule pour poser une question ouverte ; il est impossible de l’utiliser dans les phrases *Comment tu t’appelles‑tu ? ou *Quel est‑tu ton nom ? par exemple.

Ne dites donc plus jamais qu’il n’y a pas de règles dans la langue familière ! La langue étant un système de communication qui repose sur des conventions, des règles s’appliquent toujours, peu importe le contexte dans lequel on se trouve ou le degré de formalité qu’on cherche à respecter. Sinon, la phrase est simplement jugée agrammaticale, ce que signale d’ailleurs l’astérisque utilisé devant les exemples donnés plus haut (c’est une convention adoptée en linguistique).

Dans le cas de l’interrogation avec la particule ‑tu, les règles sont d’ailleurs assez complexes1. Pour utiliser correctement la particule, il faut savoir par exemple que celle-ci ne se combine pas avec est-ce que ; ainsi, la phrase *Est-ce que tu viens‑tu regarder un film avec moi ce soir ? est agrammaticale. Elle ne peut pas non plus être utilisée dans une question indirecte comme *Je me demande s’il cuisine‑tu bien. Et il y en a bien d’autres règles encore…

Spontanément, on confond souvent la particule ‑tu avec le pronom tu. Mais les exemples Ils ont‑tu aimé ça ? et Je peux‑tu t’emprunter un sac ? montrent bien que ‑tu n’est pas utilisé ici pour exprimer la personne du sujet. D’où vient donc ce phénomène ?

En réalité, cette particule est ancienne. Il s’agit d’une variante de la particule interrogative ‑ti qui s’est formée en France dès le 17e siècle et que les premiers colons utilisaient au moment où ils se sont établis en Nouvelle-France. La particule ‑ti trouve ses origines dans l’inversion du pronom il avec le verbe qu'on observe dans des formulations comme vient-il ?, fait-il ?, veut-il ?, etc. où il est prononcé [i], donc sans la consonne [l], et précédé de la consonne de liaison [t]. En d’autres mots, la forme ‑ti est devenue au fil du temps une marque interrogative autonome (un phénomène appelé grammaticalisation par les linguistes).

La particule ‑ti s’est maintenue dans l’usage en France et au Québec jusqu’au 19e siècle. Chez nous, on en trouve plusieurs attestations, écrites de manières différentes (t’y, ti ou ty), dans la littérature de l’époque, notamment dans certaines pièces de théâtre. En 1808, Joseph Quesnel l’utilise à plusieurs reprises dans Colas et Colinette, ou Le bailli dupé, comme dans cet extrait :

C’est t’y ben vrai ce que tu m’dis-là ?

Source de la citation :

Joseph Quesnel (1808), Colas et Colinette, ou Le bailli dupé : comédie en trois actes, et en prose, mélée d'ariettes, Québec, John Neilson, p. 62. [Corpus CLIQ]

Et voici deux autres exemples pris dans la pièce Griphon, ou La vengeance d’un valet de Pierre Petitclair, publiée en 1837 :

Eh bin donc, vous allez ti vous dire dés ségrettes ?

Mé, j’vas ti rester encôre toute seule ?

Source de la citation :

Pierre Petitclair (1837), Griphon, ou La vengeance d’un valet : comédie en trois actes, Québec, William Cowan, p. 67 et 74. [Corpus CLIQ]

La particule est d’ailleurs mentionnée dans les premiers glossaires du français québécois, parus à la fin du 19e siècle. On la trouve par exemple dans le glossaire de Sylva Clapin, qui signale au passage qu’on peut s’en servir non seulement pour poser une question, mais aussi pour s’exclamer :

Ti, particule explétive, indiquant, tantôt une interrogation : J’irai-ti ?, pour est-ce que j’irai ; tantôt une grande satisfaction : J’ai-ti d’la chance, un peu.

Source de la citation :

Sylva Clapin (1894), Dictionnaire canadien-français,  Montréal/Boston, C. O. Beauchemin & Fils/Sylva Clapin, p. 314.

C’est au tournant des 19e et 20e siècles que commenceront à apparaître les premières attestations de la variante ‑tu au lieu de ‑ti. L’origine de cette nouvelle forme demeure incertaine, mais elle s’explique sans doute par une association erronée avec le pronom tu. L’usage français et l’usage québécois ont ainsi connu une évolution divergente : en France, la particule ‑ti, jugée trop « populaire » par certains grammairiens, a progressivement disparu au profit de est-ce que, alors qu’au Québec, nous avons conservé l’utilisation de ‑tu qui connaît même une progression importante depuis quelques décennies.

Avouez que le phénomène vous semble maintenant tellement, tellement, tellement clair !

Wim Remysen

Notes

  • Note 1 : La sociolinguiste Julie Auger propose un exercice intéressant pour faire découvrir ces règles aux élèves en classe de français. L'exercice est présenté dans le chapitre « Langue parlée et enseignement : quelques idées en vue d’un cours de linguistique destiné aux futurs enseignants », paru dans en 2009 dans La place des savoirs oraux dans le contexte scolaire d’aujourd’hui, un ouvrage dirigé par Réal Bergeron, Ginette Plessis-Bélair et Lizanne Lafontaine (Presses de l'Université du Québec).