Le Corpus du Petit-Monde de Madame Audet comme témoin de la transformation de la prononciation québécoise

Au tournant du 20ᵉ siècle, l’ouverture du Conservatoire Lassalle (1906) transforme Montréal en véritable laboratoire de l’art oratoire. Dans ses classes consacrées à la diction, une nouvelle génération de spécialistes de la langue orale se forme, majoritairement féminine, prête à créer ses propres écoles pour transmettre une prononciation raffinée, calquée sur le modèle parisien. À cette époque, valoriser le français signifie se rapprocher de la norme de France, perçue comme moderne et internationale. Un trait canadien, pourtant, ne suscite aucune réserve : le R roulé. Les cours de diction de la célèbre Madame Jean-Louis Audet (Yvonne Duckett) en offrent encore aujourd’hui un témoignage.

Photo de René Picard, Archives de La Presse
(Source : site de La Presse)

Le Corpus du Petit-Monde permet d’écouter cinq leçons radiophoniques enregistrées en 1956 par Madame Audet. Ces cours, dédiés à l’apprentissage de la lecture, à l’enrichissement du vocabulaire et à la correction de la prononciation, font entendre la voix des jeunes filles et garçons de l’époque. Madame Audet intervient dès qu’elle remarque une omission de R en syllabe finale, comme dans l’épisode 7 :

Fille B : Ah, qu’il faisait bon vivre [viv] en cet endroit.
Madame Audet : Vivre [vivR]. Faut aller jusqu’au bout du “VR”.
Fille B : Viv/.
Madame Audet : Vivre en cet endroit.

Source de la citation :

Madame Jean-Louis Audet (Yvonne Duckett) (1956), « Cours de français oral (épisode 7) », CKAC/CHRC, Montréal/Québec, mars 1956.

Elle ne corrige toutefois jamais le point d’articulation de cette consonne, même lorsque le R roulé se fait nettement entendre chez certains élèves. On peut s’en rendre compte dans ce passage de l’épisode 2, où Madame Audet corrige l’intonation de la jeune élève, sans se soucier de la réalisation apicale de R :

Fille D : Le lièvre, tout honteux, comprit que rien ne sert de courir, il faut partir à point. Il y a beaucoup d’enfants, qui, comme la tortue.
Madame Audet : Comme la tortue.
Fille D : Comme la tortue.
Madame Audet : Faut pas, faut pas chanter. (D’une voix chantante) Comme la tortue. Ça chante ça. Comme la tortue.
Fille D : Comme la tortue.

Source de la citation :

Madame Jean-Louis Audet (Yvonne Duckett) (1956), « Cours de français oral (épisode 2) », CKAC/CHRC, Montréal/Québec, mars 1956.

Elle opte pour une démarche corrective seulement quand le R lui semble articulé avec une force excessive, sans toutefois prôner pour une articulation dorsovélaire :

Micheline, 5 ans, “roule” formidablement. Elle va à la classe maternelle, et exagère sans doute ce qu’on lui demande. Petite nerveuse, elle fait tout avec zèle, et met trois r, là où il en faut tout juste un. Elle parle vite, en martelant chaque syllabe. Pour adoucir ce défaut, je donne à Micheline des exercices plaçant une consonne dure après r initial […].

Source de la citation :

Madame Jean-Louis Audet (Yvonne Duckett) (1963) [1938], Les monologues du petit-monde, avec commentaires, quelques éléments de phonétique et le cours des moyens, Montréal, Librairie Beauchemin, p. 85.

Madame Audet n’est pourtant pas sans réaliser que la prononciation de ce trait est en train de changer chez les tout-petits, qui utilisent spontanément la variante dorsovélaire, et apprennent à rouler le R à l’école :

J’ai observé que, chez les tout-petits, l’r se présente plutôt grasseyé. […] Ils gardent cet r tant qu’ils ne vont pas à l’école. Là, certains d’entre eux, sous l’influence du maître, adoptent l’r roulé.

Source de la citation :

Madame Jean-Louis Audet (Yvonne Duckett) (1963) [1938], Les monologues du petit-monde, avec commentaires, quelques éléments de phonétique et le cours des moyens, Montréal, Librairie Beauchemin, p. 83.

Ses observations donnent à voir la diversité des attitudes des Montréalais de l’époque envers ces deux variantes :

Faut-il grasseyer ? Faut-il rouler ? Une maman : “Pouvez-vous enseigner à grasseyer ? Je veux tellement que ma fillette parle comme une petite Française !” Une autre maman : “Mon mari est furieux parce que Jacques grasseye. Il dit que ça lui donne un air prétentieux. Pouvez-vous corriger ça ? Corriger ! Enseigner ! Pauvres marmots ! On n’a qu’à les laisser faire, au moins quelque temps. On verra ensuite. Il est certain qu’ici, la méthode phonique dirige cette consonne vers l’r roulé. Je n’y vois aucun inconvénient, puisqu’on l’appelle l’r classique, et qu’il est naturel à presque tous les gens de notre région.

Source de la citation :

Madame Jean-Louis Audet (Yvonne Duckett) (1963) [1938], Les monologues du petit-monde, avec commentaires, quelques éléments de phonétique et le cours des moyens, Montréal, Librairie Beauchemin, p. 82.

La position de Madame Audet s’appuie sur les enseignements reçus au Conservatoire Lassalle. Georges Landreau, professeur dans cette institution et auteur de plusieurs ouvrages sur la phonétique, reconnaissait le R « lingual » comme « l’R normal et classique », et non pas comme une « faute »1. En 1939, Charles Bruneau, professeur d’histoire de la langue française à la Sorbonne, contribue en revanche à stigmatiser l’« r canadien » dans les cours de phonétique qu’il donnait au micro de Radio-Canada, en affirmant que cette prononciation « risque un peu, en français, de faire “paysan” »2. Après son séjour à l’Université Columbia dans les années 1950, Madame Audet devient en outre sensible aux discours d’une autre autorité en phonétique, Pierre Delattre, qui note alors que le R dorsal s’installe comme « le “R” français moderne », informations qu’elle fait circuler à travers un article pour la Revue annuelle de la Société du Bon Parler français3.

Si sa pratique enseignante demeure inchangée – les enregistrements de 1956 en font foi – ses écrits plus tardifs laissent voir la prise de conscience d’un glissement normatif favorable à la variante dorsovélaire :

Le R (roulé) ou apical disparaît de la prononciation correcte au profit du R grasseyé parisien, qui deviendra le R dorsal actuel. Il apparaît, aujourd’hui, comme un provincialisme, et la bonne prononciation ne l’admet plus.

Source de la citation :

Madame Jean-Louis Audet (Yvonne Duckett) (1963), Manuel de français oral : phonétique et diction à l’usage des Canadiens-français, texte polycopié conservé aux Archives nationales du Québec (BAnQ Vieux-Montréal, MSS289 Fonds Madame Jean-Louis Audet)4.

Madame Audet apparaît ainsi comme une observatrice privilégiée des mutations de la prononciation du français à Montréal au 20ᵉ siècle. Elle incarne une posture nuancée, attentive aux usages réels, aux héritages régionaux et aux trajectoires individuelles des élèves. Ses réflexions mettent en lumière la complexité des dynamiques qui façonnent la langue orale : tensions entre tradition et modernité, entre prestige social et identité locale, entre prescriptions institutionnelles et pratiques effectives. À travers ses cours, ses écrits et les enregistrements qui nous restent, se dessine un espace sociolinguistique en transformation, où coexistent et s’affrontent différentes conceptions du « bon » français, offrant un éclairage sur la construction progressive des normes orales montréalaises.

L’essor rapide des écoles de diction durant ces décennies témoigne de l’engagement déterminé de nombreuses autres femmes à défendre la vitalité de la langue française. Leurs activités constituent un patrimoine encore largement ignoré, qu’il est temps de remettre en lumière. Ce billet est une invitation à le redécouvrir.

Cristina Brancaglion

Notes

  • Note 1 : Georges Landreau (1927), La phonétique française au Conservatoire Lassalle, Montréal, Bibliothèque de l'Action française, p. 187.
  • Note 2 : Charles Bruneau [1940], Grammaire et linguistique : causeries prononcées aux postes du réseau français de la Société Radio-Canada, Montréal, Éditions B. Valiquette, p. 19.
  • Note 3 : Madame Jean-Louis Audet (Yvonne Duckett) (1967), « L’enseignement du “français oral” de nos jours : quelques réflexions après la journée d’étude organisée par la Société du Bon Parler français », Revue annuelle de la Société du Bon Parler français, Montréal, no 32, p. 55.
  • Note 4 : Une numérisation de ce texte peut être consultée sur le site de BAnQ. S’agissant d’un polycopié non daté, le catalogue suggère l’année 1956. Un article paru dans La Presse annonce la sortie de cet ouvrage en 1963 (article paru le 25 octobre 1963, p. 22).