L’identité québécoise à travers les dictionnaires du français faits au Québec
4 mars 2026
Selon un sondage réalisé par la firme Léger, et dont les résultats ont été diffusés en janvier 2025, les francophones du Québec se sentent aujourd’hui plus près de la culture nord-américaine que de la culture française.
Bien sûr, il n’en a pas toujours été ainsi ! Avant de s’identifier comme des Nord-Américains francophones, les Québécois (et plus largement les Canadiens) de langue française se sont longtemps considérés comme des Français d’Amérique et, partant, comme des héritiers de la culture française, dont les symboles ont longtemps influencé leur vie culturelle. Il suffit de lire par exemple certaines descriptions des rassemblements nationaux organisés à la fin du 19e siècle et au début du 20e pour prendre toute la mesure de la présence de symboles rappelant la France à ces événements :
[…] toutes les rues de Montréal étaient pavoisées ; de magnifiques arcs de triomphe de verdure s’élevaient partout ; et ce qui faisait plaisir au cœur, c’était de voir le drapeau français flottant sur presque toutes les maisons […].
Source de la citation :
La Minerve, 4 juillet 1874, article publié à l’occasion du rassemblement national du 24 juin.
Si les Québécois sont aujourd’hui bien conscients de leurs origines françaises, ils ne considèrent plus la France comme leur mère patrie et le drapeau tricolore ou la Marseillaise ne font plus figure d’emblèmes. Mais saviez-vous que cette évolution identitaire a non seulement changé les symboles auxquels les Québécois s’identifient, mais qu’elle a aussi orienté la lexicographie québécoise, c’est-à-dire la manière dont nous faisons des dictionnaires au Québec, depuis le milieu du 19e siècle ?
Les premiers dictionnaires canadiens apparaissent dans la deuxième moitié du 19e siècle, c’est-à-dire à une époque où l’élite canadienne-française cherche activement à valoriser le caractère français de la nation, considéré comme gage de respect dans un pays où les francophones sont plus souvent qu’autrement regardés de haut. Les auteurs de ces dictionnaires estiment que, pour être français et pour être de culture française, il faut se conformer au modèle linguistique de France et suivre scrupuleusement les dictionnaires français. Ils poursuivent donc essentiellement l’objectif de corriger les emplois caractéristiques du français canadien qui s'écartent de l’usage de France. C’est le point de vue qu’incarne Raoul Rinfret, lorsqu’il condamne, sans détour, l’expression à la brunante au profit des expressions françaises à la brune ou sur la brune :
Brunante (à la). – Cette expression n’est pas française. Il faut dire : à la brune, sur la brune.
Source de la citation :
Raoul Rinfret, Dictionnaire de nos fautes contre la langue française, Montréal, Cadieux & Derome Éditeurs, 1896, p. 40.
D’autres dictionnaires et glossaires, apparus vers la fin du 19e siècle et d’orientation plus descriptive, proposent un discours plus accueillant envers les canadianismes. Influencés par les nombreux dictionnaires régionaux qui se multiplient alors en France et qui proposent de décrire et de valoriser le patrimoine linguistique régional de la mère patrie, les auteurs de ces nouveaux recueils traitent les mots et expressions caractéristiques du français canadien comme des régionalismes qui méritent d’être décrits comme n’importe quel autre mot de la langue française. Pour eux, le Canada constitue, malgré son éloignement vis-à-vis de la métropole, une province de France dont il constitue en quelque sorte le prolongement. Brunante reçoit ainsi un traitement complètement différent sous la plume d’Oscar Dunn, qui est le premier à proposer un dictionnaire selon cette nouvelle perspective1. Au lieu de traduire le mot « en vrai français », l’auteur en propose une véritable définition :
Brunante. Can. C’est l’heure où finit le jour et commence la nuit, ou plutôt l’intervalle qui sépare le jour de la nuit […]. “À la brunante” est une jolie expression qu’il faut conserver.
Source de la citation :
Oscar Dunn, Glossaire franco-canadien, Québec, Imprimerie A. Côté et Cie, 1880, p. 39-40.
Tout en accordant de l’importance au modèle normatif français, Dunn affirme qu’il est normal que les Canadiens aient conservé certains emplois venus de France, mais sortis de l’usage là-bas, ou encore qu’ils aient ressenti le besoin de créer de nouveaux mots ou de donner de nouveaux sens à des mots bien français :
Chantier. N’est que canadien dans le sens d’Exploitation forestière : “Faire chantier, Aller dans les chantiers, Les hommes de chantier.” Ce mot est un exemple de la nécessité où nous sommes parfois de forcer la langue française à se plier à nos exigences locales ; cette nécessité constitue un droit.
Source de la citation :
Oscar Dunn, Glossaire franco-canadien, Québec, Imprimerie A. Côté et Cie, 1880, p. 38.
Ces deux approches, corriger ou décrire les canadianismes, domineront la lexicographie québécoise jusque dans les années 1960 et 1970. Elles seront progressivement remplacées par une nouvelle voie qui émerge sous l’influence d’une plus grande affirmation identitaire et culturelle rendue possible par la Révolution tranquille.
Cette troisième voie, toujours désireuse de véhiculer une image positive du français au Québec, passe par une affirmation encore plus décomplexée du français québécois. Il n’est plus question de réduire cette variété à quelques particularités lexicales, mais plutôt de la décrire comme un tout cohérent. Lors d’un important colloque tenu dans les années 1980, Jean-Claude Corbeil lance ainsi un appel pressant à ses collègues, qu’il invite à décrire le français québécois de la même façon que les lexicographes français décrivent leur langue, c’est-à-dire en prenant leur propre communauté linguistique comme point de référence :
Notre objectif doit être de décrire le français au Québec, exactement comme si nous étions la seule communauté linguistique de langue française qui existât, c’est-à-dire en y incluant tous les mots en usage, dont il faudrait faire soigneusement l’inventaire des sens et déterminer les connotations, en prenant comme norme l’usage légitime québécois.
Source de la citation :
Jean-Claude Corbeil, « Le régionalisme lexical : un cas privilégié de variation linguistique », dans Lionel Boisvert, Claude Poirier et Claude Verreault (dir.), La lexicographie québécoise : bilan et perspectives, Québec, Presses de l’Université Laval, p. 60.
Dans les décennies qui suivent paraissent des dictionnaires qui s’inscrivent dans cette nouvelle approche, dont le Dictionnaire du français plus (paru en 1988), le Dictionnaire québécois d’aujourd’hui (paru en 1992 et réédité en 1993) et le dictionnaire numérique Usito (officiellement lancé en 2013). Ces ouvrages poursuivent l’objectif de fournir aux Québécois une description complète de leur variété de français, qui inclut les mots de la langue standard et de la langue informelle2 et qui est ancrée dans leur environnement socioculturel propre. Cet ancrage culturel n’est pas anodin et se reflète autant par les écrivaines et écrivains cités que par les nombreuses références au contexte québécois, canadien et nord-américain qui émergent dans les articles3.
Si on trouve un peu partout dans la francophonie contemporaine des recueils de particularismes (acadianismes, belgicismes, helvétismes, antillanismes, etc.)4, le Québec est la seule société francophone en dehors de la France qui dispose de dictionnaires décrivant l’ensemble de ses usages, et non seulement les emplois qui sont caractéristiques de sa variété de français. Il s’agit là d’une forme d’indépendance lexicographique, similaire à celle que connaissent les États-Unis ou encore le Mexique, qui reflète bien l’évolution de l’identité québécoise, du rapport des Québécois à leur langue et la volonté d’affirmation du Québec.
Wim Remysen

Notes
- Note 1 : Parmi les autres auteurs qui adoptent cette démarche, signalons le glossairiste Sylva Clapin à qui nous avons déjà consacré un billet sur ce site, intitulé « Pourquoi irions-nous faire la guerre à cette expression ? ».
- Note 2 : À titre d’exemple, Usito signale contravention « constat d’infraction », un emploi standard, et ticket, présenté comme équivalent non standard. Ce dictionnaire précise aussi que lorsque procès-verbal est utilisé dans ce sens, il s’agit d’un particularisme de l’usage français et plus largement européen.
- Note 3 : Par exemple, peut-on vraiment s’adresser aux Québécois en associant exclusivement la fleur de lys à un symbole de la royauté française, comme le font généralement les dictionnaires français, alors qu’il s’agit de l’emblème le plus évocateur du Québec et de la présence du français en Amérique du Nord ?
- Note 4 : Pour la Belgique, on signalera le Dictionnaire des belgicismes de Michel Francard (2010, réédition en 2015) et, pour la Suisse, le Dictionnaire suisse romand d’André Thibault (1997, réédition en 2004).