« C’était des folies de jeunesse ! » : deux jeunes sociolinguistes se lancent, en 1971, dans la documentation du français montréalais

Imaginez-vous arpenter les rues de votre quartier, muni d’un magnétophone et d’un questionnaire, et frapper à des portes pour solliciter des volontaires prêts à donner de leur temps pour participer à une enquête. Imaginez-vous installer votre appareil enregistreur dans le salon ou la cuisine de ces personnes inconnues, lancer une discussion portant sur des aspects variés de leur vie quotidienne et sonder leur opinion sur certains thèmes d’actualité. Imaginez-vous passer une heure, une heure et demie à lancer des questions avec pour principal objectif de faire parler, de la façon la plus spontanée possible, chaque personne rencontrée, parfois en présence d’autres membres de sa famille.

La chose vous semble improbable ? C’est pourtant le défi que se sont lancé, au début des années 1970, deux jeunes sociolinguistes montréalaises, Gillian Sankoff et Henrietta Cedergren1. Leur projet a permis de rencontrer pas moins de 120 Montréalaises et Montréalais – de tous les âges et appartenant à différents milieux socioprofessionnels – et d’enregistrer des entrevues dans les principaux quartiers francophones de la ville2, créant ainsi le corpus Montréal 1971 (connu aussi sous le nom de corpus Sankoff-Cedergren).

Répartition géographique des participantes et participants rencontrés pour la constitution du corpus Montréal 1971. Les zones francophones sont concentrées dans l'est de l'île de Montréal.
Illustration : répartition géographique des participantes et participants rencontrés pour la constitution du corpus Montréal 1971 (les espaces vides correspondent aux secteurs avec moins de 64 % de francophones)
(source : David Sankoff et al., « Méthodes d’échantillonnage et utilisation de l’ordinateur dans l’étude de la variation grammaticale », Cahier de linguistique, 1976, no 6, p. 99.)

Les thèmes abordés pendant les rencontres sont variés. Il est question de traditions familiales, de la vie à Montréal, de la place de la religion, des changements de société récents, des opinions sur la langue ou encore des souvenirs d’enfance, comme dans cet extrait (qu’on peut écouter sur la chaîne YouTube du Fonds) :

– Vous souvenez-vous des jeux que vous avez joués quand vous étiez jeune ? Quand vous étiez petit gars. Là dans: dans les rues tout ça.
– Bien dans ce temps-là on jouait aux marbres là. 
– Aux quoi ?
– Aux marbres. Bien des billes là. Ils appelaient ça des marbres, des allées. Ça: on jouait ça: on en voit plus de t ça aujourd’hui. On jouait bien à: ça.

Source de la citation :

Source : Henrietta Cedergren, Gillian Sankoff et David Sankoff (1971), « Entrevue Maurice H., 28'71 ». Cité dans Corpus Montréal 1971.

Mais si la rencontre se présente comme une entrevue « sur la vie et les coutumes », ce subterfuge est en réalité un prétexte pour permettre de documenter le français tel qu’il est parlé à Montréal et de capter la diversité sociale qui le caractérise. En effet, plus que le contenu des réponses obtenues, c’est la langue utilisée par les participantes et participants qui intéresse les chercheuses. On ne parle pas ici de la langue châtiée qu’on peut entendre sur les ondes de la radio ou de la télévision, ou dans des discours officiels, mais de celle qui est utilisée spontanément dans la vie quotidienne, au foyer.

L’initiative s’inspire d’une nouvelle approche dans l’étude sur la langue qui se développe à l’époque aux États-Unis, sous l’impulsion des travaux de William Labov. Les deux sociolinguistes, comme quelques autres pionnières ailleurs au Québec (Denise Deshaies, par exemple), ont ainsi contribué à populariser cette nouvelle façon d’étudier la langue, basée sur l’usage réel de ses locuteurs et locutrices, plutôt qu’à partir d’exemples construits par le linguiste lui-même. Il n’est pas étonnant que cette façon d’étudier la langue ait retenu l’attention des linguistes à Montréal, et plus largement au Québec, alors que le débat sur la qualité du français parlé au Québec fait rage. Pour contrer les discours imprégnés de préjugés négatifs à l’endroit de la langue des Québécoises et Québécois, Gillian Sankoff et Henrietta Cedergren souhaitent faire la démonstration que le français parlé au Québec n’est pas dépourvu de règles, mais qu’il s’agit d’un système tout à fait cohérent et organisé et, partant, légitime.

La sociolinguistique québécoise en une image : Henrietta Cedergren (coautrice du corpus Montréal 1971), Hélène Blondeau, Diane Vincent, Michèle Daveluy et Marty Laforest (source : photo prise par Wim Remysen lors du colloque 50 ans de corpus montréalais en septembre 2022)

Au fil des années, les données recueillies ont fait l’objet de nombreuses études qui ont permis d’analyser des phénomènes linguistiques très variés dans le français montréalais, surtout dans le domaine de la grammaire et de la prononciation3. Parmi les phénomènes particulièrement bien étudiés, on peut signaler notamment l’alternance des auxiliaires avoir et être (j’ai parti de là, on est parti de là), les déterminants démonstratifs (ce gars, ste gars), l’expression du futur (je vas être plus vieille, ce sera du monde âgé), l’interrogation (tu veux quoi ?, qu’est-ce que tu veux ?, c’est quoi que tu veux ?) ou encore la prononciation du /R/ et la diphtongaison. Il arrive à l’occasion que ces usages fassent l’objet de commentaires de la part des personnes enquêtées, surtout dans le cas de phénomènes emblématiques comme le R roulé, qui est alors en train de reculer dans l’usage :

Ah mais moi je: j: je pense que j’ai pas les R de Montréal je grasseille <hum> puis ils sont sensés être roulés hein les R de Montréal je pense ? <oui oui> Alors: il paraît que je grasseille pas.

Source de la citation :

Source : Henrietta Cedergren, Gillian Sankoff et David Sankoff (1971), « Entrevue Hélène R., 112'71 ». Cité dans Corpus Montréal 1971.

On devine facilement tous les défis qui se sont présentés aux chercheuses en cours de route. S’il est aujourd’hui très simple d’enregistrer des conversations, de sauvegarder des fichiers sonores et de traiter des données d’une ampleur aussi vaste que le corpus de Montréal 1971 (on parle tout de même d’environ 135 heures de conversation qu’il a fallu transcrire et traiter), la gestion d’un projet d’une telle envergure a nécessité des ressources importantes. Dans une entrevue accordée à la sociolinguiste Marty Laforest en 1994, Henrietta Cedergren rappelle à quel point l’entreprise envisagée par sa collègue Gillian Sankoff et elle-même était enthousiasmante, mais aussi ambitieuse :

[Avec Gillian et un groupe d’étudiants, nous avons lu le livre The social stratification of English in New York City de William Labov], du début jusqu’à la fin. Alors nous avons voulu faire quelque chose comme ça, sur le français de Montréal, une grosse étude sociolinguistique. C’était des folies de jeunesse !

Source de la citation :

Henrietta Cedergren, citée dans Michelle Daveluy et Marty Laforest (1994), « Entretiens : Tout ça a commencé en 1970… », Culture, vol. 14, no 2, p. 12.

Aujourd’hui, la collecte de données entreprise en 1971 relève du patrimoine linguistique et scientifique québécois. Et en plus de témoigner de la langue parlée à une certaine époque, les collectes de données ouvrent une fenêtre sur bien des aspects de la vie politique et sociale à Montréal. Ce corpus est d’ailleurs loin d’avoir livré tous ses secrets et fait encore l’objet d’analyses aujourd’hui.

Mais ce n’est pas la fin de l’histoire. Une dizaine d’années après la réalisation du corpus Sankoff-Cedergren, deux autres sociolinguistes, Pierrette Thibault et Diane Vincent, qui avaient travaillé sur les données de 1971, décident de reprendre l’exercice et de retracer les personnes qui avaient participé à la première enquête. Elles réussissent à en retracer la moitié et elles complètent leur nouvelle collecte de données par des entrevues auprès d’une dizaine de jeunes Montréalaises et Montréalais. Et en 1995, Diane Vincent, Marty Laforest et Guylaine Martel réussissent l’exploit de rencontrer, pour une troisième fois, 12 individus qui avaient été interviewés en 1971. La constitution de ces trois corpus offre ainsi une occasion inédite d’étudier l’histoire récente du français montréalais et de mieux comprendre comment les individus se comportent dans la dynamique du changement linguistique.

En 2022, l’équipe du Fonds de données linguistiques du Québec a organisé un colloque pour souligner les 50 ans du corpus Montréal 1971 et la contribution des sociolinguistes québécoises de la première heure.

Wim Remysen

Notes

  • Note 1 : Le mathématicien David Sankoff se joindra un peu plus tard à l’équipe pour développer des méthodes de calcul et d’analyse statistique destinées à l’étude des données.
  • Note 2 : L’échantillonnage procède d’une approche rigoureuse, balisée par des critères précis. L’enquête ciblait des individus de 15 ans et plus, nés à Montréal, de langue maternelle française et résidant dans un secteur majoritairement francophone (selon les chiffres du recensement de 1961). À l’intérieur de ces secteurs, des adresses ont été ciblées au hasard à l’aide de l’annuaire Lovell de 1970. Lorsqu’il était impossible de trouver une participante ou un participant à l’adresse indiquée, où que la personne ne correspondait pas aux critères de sélection, la personne responsable de l’entrevue devait passer à la prochaine porte. L’équipe suivait au fur et à mesure les profils des personnes interviewées de façon à assurer une sélection équilibrée entre hommes et femmes ou encore selon l’occupation. Pour plus de détails, voir David Sankoff, Gillian Sankoff, Suzanne Laberge et Marjorie Topham, « Méthodes d’échantillonnage et utilisation de l’ordinateur dans l’étude de la variation grammaticale », Cahier de linguistique, 1976, no 6, p. 85-125.
  • Note 3 : La Bibliographie des travaux fondés sur les grands corpus sociolinguistiques de Montréal, préparée par Hélène Blondeau et Marty Laforest, dresse la liste exhaustive des travaux publiés jusqu’en 2015. Les exemples signalés dans ce texte ont été sélectionnés dans l’ouvrage Les tendances dynamiques du français parlé à Montréal, publié en 1985 par l’Office de la langue française, sous la direction de Monique Lemieux et Henrietta Cedergren.