Les paroles s'envolent, les écrits restent
10 septembre 2025
La linguiste Françoise Gadet rapporte l’anecdote suivante1 : un père et son enfant de 4 ans jouent à trouver le plus de mots possible commençant par cha-. Après un échange incluant chapeau, château et châtaigne, le père suggère chaud, mot que l’enfant rejette en protestant que chaud ne commence pas par cha-. On comprend facilement le quiproquo : puisqu’il ne sait pas encore lire, l’enfant pense à la langue orale (chaud ne contient pas les sons [ʃɑ]), tandis que le père associe spontanément les sons à leur forme graphique (le mot chaud commence par les lettres c-h-a).
Cette anecdote illustre bien que pour plusieurs personnes, l’écrit se confond avec l’idée de langue elle-même. La langue écrite est en outre souvent perçue comme le bon modèle à suivre : les hésitations, les reformulations, les « imprécisions » de l’oral paraissent déficitaires lorsqu’on les compare aux phrases complètes de l’écrit, à l’absence d’ambiguïté et au plan ordonné des textes. Bien parler, c’est tendre vers l’écrit. Cette supériorité associée à l’écrit est présente dans la plupart des cultures où la langue possède une forme écrite2, mais elle est particulièrement marquée dans l’espace francophone. Pourquoi l’écrit est-il le modèle par défaut, et pourquoi les formes orales sont-elles perçues comme fautives ou moins nobles que les formes écrites ?
Comprendre l’origine de cette hiérarchie suppose de revoir certaines idées reçues, notamment celle qui réduit l’écrit à la simple transcription d’un oral parfait. Cette conception découle d’une confusion tenace, car ces deux modes de communication obéissent à des logiques différentes. Principalement employé dans l’immédiat, l’oral s’appuie sur la coopération des interlocuteurs, la répétition et des indices comme l’intonation, les gestes, le contexte ou encore les connaissances partagées pour compléter l’information. Les répétitions, les interruptions, les expressions vagues comme tantôt, ça, et là-bas ou les reformulations qui entraînent des désaccords sujet-verbe sont adéquates et efficaces dans la mesure où les interlocuteurs partagent le contexte de communication. L’écrit se déploie en revanche dans une situation de communication différée et décontextualisée. L’absence d’indices contextuels et de collaboration doit être compensée par des choix lexicaux précis et par des structures syntaxiques et signes de ponctuation explicitant les relations entre les parties du discours. L’écrit n’est donc pas un oral parfait, mais un mode d’expression distinct, façonné par des contraintes et des codes qui lui sont propres.
La nature fondamentalement différente des deux modes d’expression a contribué à faire de l’écrit la représentation par défaut de toute la langue. Comme le dit l’adage, les paroles s’envolent, les écrits restent : avant l’invention du phonographe et de la radio au début du 20e siècle, la voix ne pouvait être ni conservée ni transmise fidèlement. La permanence de l’écrit, en revanche, a permis de faire de ce dernier le support pour penser la langue à travers sa codification, et le véhicule de sa diffusion à grande échelle.
Si la codification du français écrit s’est amorcée il y a plus de 1000 ans3, c’est surtout à partir du 17e siècle qu’un effort systématique s’est déployé pour ordonner la langue, en réduire la variation et en fixer les règles, notamment par la création en 1635 de l’Académie française, dont la mission est de définir le bon usage, essentiellement pensé à travers l’écrit : les Académiciens établissent une norme idéalisée pour l’écriture, un standard inspiré des auteurs classiques et de l’élite lettrée. Au fil des siècles, les réformes de l’orthographe et de la grammaire ont accentué l’écart entre l’écrit standard, relativement stable et lent au changement, et les usages oraux, beaucoup plus diversifiés et infiniment adaptables. En France comme dans le reste de la francophonie, c’est l’école qui a par la suite assuré la diffusion du standard. La maîtrise du code écrit y est assimilée à l’apprentissage « du français ». Les cours de diction ont renforcé cette perspective en imposant une prononciation calquée sur la graphie ; certaines lettres jadis muettes, comme le p de dompter, sont aujourd’hui prononcées précisément parce qu’elles s’écrivent, un phénomène qu’on appelle l’orthographisme.
La parole publique (discours officiels, radiojournaux, entrevues médiatisées, etc.) contribue également à maintenir l’idée qu’une langue châtiée proche de l’écrit constitue l’oral idéal en mettant de l’avant des usages peu spontanés éloignés des usages oraux ordinaires. L’assimilation des usages ordinaires à des formes fautives instaure aussi une forme de distinction sociale. Au Québec par exemple, le français « radio-canadien » – une forme de langue souvent scriptée et, dans les premières décennies de la radio, très peu naturelle – représente encore le modèle auquel se comparent les gens qui veulent « bien parler ».
Depuis l’arrivée d’internet et des nouveaux modes de communication numérique, l’écrit occupe de nouveaux rôles. Les textos, par exemple, remplacent souvent les conversations orales : émojis, abréviations (MDR, TKT, JSP...) et signes typographiques compensent l’absence de gestes et d’intonation, tandis que la rapidité des échanges permet les reformulations. Ces pratiques hybrides brouillent la distinction traditionnelle oral/écrit et nous invitent à examiner plutôt le degré de coopération entre les interlocuteurs, la synchronicité des échanges et le niveau de formalité de la situation.
Ces évolutions récentes mettent en évidence la pluralité des usages du français, tant à l’oral qu’à l’écrit, selon les contextes sociaux, les générations ou les supports techniques. Le FDLQ, en rassemblant en ligne des corpus de nature très variée, offre un outil précieux pour étudier ces manifestations multiples et pour mieux comprendre les dynamiques entre oral et écrit dans le français en usage au Québec.
Myriam Paquet-Gauthier
Notes
- Note 1 : Françoise Gadet (1996), « Une distinction bien fragile : écrit/oral », TRANEL : travaux neuchâtelois de linguistique, no 25, p. 13-27.
- Note 2 : Selon le site Ethnologue, 42 % des 7159 langues parlées dans le monde n’auraient pas de forme écrite.
- Note 3 : Les Serments de Strasbourg, datant de 842, constituent la première attestation connue du français écrit.