« Wow le roulage des R » : lorsque la prononciation soulève les passions

30 septembre 2025

billet R roulé prononciation

Un phénomène de prononciation peut-il devenir viral ? C’est ce qui s’est produit l’an dernier lorsque les archivistes de Radio-Canada ont diffusé une entrevue réalisée en 1962 avec le jeune Normand Marineau, aspirant joueur de hockey, âgé de 11 ans et originaire de Montréal. Comme bien des Montréalaises et Montréalais de sa génération, Normand Marineau roule ses R, au grand bonheur des internautes qui ont visionné la vidéo et qui n’ont pas manqué de commenter le trait1.

Si la consonne R fait autant réagir, c'est qu'elle connaît plusieurs façons d'être prononcée qui peuvent avoir différentes connotations sociales ou régionales. Essayons d’y voir un peu plus clair en distinguant les principales réalisations qu’on peut observer. Le R est roulé lorsqu’il est réalisé en avant de la bouche et que la pointe de la langue produit des battements2. Il s’oppose au R dorsal, la variante la plus courante au Québec de nos jours, qui est réalisé plus loin dans la bouche, lorsque le dos de la langue se relève vers le palais mou, créant ainsi un bruit de friction. À cela s’ajoutent le R grasseyé, produit par des battements de la luette (fermez les yeux et pensez à une chanson d’Édith Piaf) et le R anglais (que certains Québécois utilisent dans des emprunts à l’anglais, comme grilled cheese). Dans l'alphabet phonétique international, ces différentes prononciations sont représentées respectivement par les symboles [r], [ʁ], [ʀ] et [ɹ].

Phénomène emblématique de l’accent montréalais3, le R roulé est en réalité attesté dans tout l’Ouest du Québec ainsi qu’en Acadie, en Ontario et dans l’Ouest canadien, mais pas dans l’Est québécois. Au fil du temps, ce trait régional est devenu générationnel, puisqu’on l’entend aujourd’hui essentiellement dans la bouche de personnes plus âgées, alors que les jeunes ne l’utilisent plus. Les recherches menées par les sociolinguistes qui se sont intéressés au français de Montréal montrent un usage presque exclusif du R roulé chez les personnes nées avant les années 1930 et un usage presque exclusif chez les personnes nées après 1950. Né en 1951, Normand Marineau représente bien cette dernière génération de Montréalais pour qui le R roulé est demeuré la prononciation spontanée.

Il n’y a pas de mystère en ce qui concerne les origines de cette prononciation. Si vous avez déjà suivi des cours d’italien ou d’espagnol, vous savez que le R roulé existe dans ces langues romanes, qui ont simplement conservé cette prononciation du latin, dont elles sont issues. Le R roulé est donc d’origine latine et, pendant plusieurs siècles, c’était aussi la prononciation prédominante en français. En réalité, ce n’est qu’au 17e siècle qu’est apparue en France une nouvelle articulation à côté du R roulé, notamment le R grasseyé, qui s’est transformé au tournant des 18e et 19e siècles en R dorsal. Le R roulé existait donc encore en France à l’époque de la colonisation et il faisait partie de l’usage des premiers immigrants et immigrantes originaires de la France qui se sont établis dans la vallée du Saint-Laurent.

Les avis divergent sur sa diffusion géographique précise dans la Nouvelle-France du 17e siècle, mais on sait qu’à partir du milieu du 18e, le R roulé a commencé à reculer dans la région de Québec et dans l’Est du Québec. Ce changement s’explique sans doute par les contacts plus étroits entretenus par la population de cette région avec la France, notamment en raison de la présence d’administrateurs français installés à Québec. Pendant ce temps, le R roulé est demeuré prédominant dans l’Ouest. Il faut par ailleurs souligner qu’encore au début du 20e siècle, le R roulé est considéré comme la norme de prononciation. C’est cette prononciation que recommande par exemple Adjutor Rivard dans son Manuel de la parole, paru en 1901. Rivard considère le grasseyement comme un « vice de prononciation » et il propose une série d’exercices pour « combattre » ce défaut.

Carte tirée de l'Atlas linguistique de l'Est du Canada où l'on voit la distribution des différentes prononciations de la consonne R
Illustration : principales aires de diffusion du R roulé au Québec ; la carte a été réalisée sur la base d'observations menées auprès de témoins nés au tournant des 19e et 20e siècles
(source : Gaston Dulong et Gaston Bergeron, Atlas linguistique de l'Est du Canada, 1980, tome 1, p. 31)

Ce n’est qu’à partir des années 1950, alors que l’usage du R roulé a déjà commencé à reculer au profit de la réalisation dorsale, que les acteurs qui se préoccupent du « bon parler » et de la « bonne diction » délaissent le R roulé. Certains Montréalais l’ont appris à leurs dépens, comme nous le rappelle le Montréalais Charles P., né à la fin des années 1940, qui explique que sa mère lui interdisait de rouler ses R (on peut écouter l’extrait sur la chaîne YouTube du Fonds) :

Faut dire que ma mère elle a fait ses études à Québec. Puis elle: elle trouve pas ça beau: de: elle trouvait pas ça beau de: de rouler les R avec la langue ça fait que quand on roulait les R avec la langue on se faisait chicaner ça fait qu’on a appris à: Je veux dire no: notre éducation a fait que personne ici roule ses R à part de mon père (rire).

Source de la citation :

Gillian Sankoff, David Sankoff et Henrietta Cedergren (1971), « Entrevue Charles P., 117’71 ». [Corpus Montréal 1971]

De plus en plus, le R roulé tombera dans le discrédit. Reste que le changement que cette prononciation a connu au cours des décennies est d’une ampleur rarement vue, tellement son recul a été rapide.

Wim Remysen 

Notes

  • Note 1 : Comme l’illustre le titre de ce billet, qui reprend un commentaire relevé sur les réseaux sociaux à propos de la vidéo diffusée par Radio-Canada.
  • Note 2 : D’où son nom scientifique de consonne apico-alvéolaire : la pointe de la langue, ou apex, se rapproche des cavités, ou alvéoles, derrière les dents.
  • Note 3 : Dans un article publié en 1950, le linguiste Jean-Paul Vinay considère que le R roulé donne aux Montréalais « un sentiment d’indépendance […] vis-à-vis de Québec » (« Bout de la langue ou fond de la gorge ? », The French Review, vol. 23, no 6, p. 497).