La plus grande enquête jamais réalisée sur le français en Amérique du Nord

5 novembre 2026

billet ALEC dialectologie

De 1969 à 1973, quatre jeunes chercheurs et chercheuses1 de l’Université Laval sillonnent les régions rurales du Québec, de l’Ontario francophone et de l’Acadie pour aller à la rencontre de personnes âgées et les faire s’exprimer sur un mode de vie en voie de disparition. Malgré les apparences, l’objectif principal de ces rencontres n’est pas de se renseigner sur les us et coutumes d’autrefois, mais plutôt de recueillir, de la manière la plus naturelle possible, les mots, les expressions et l’accent de ces régions afin de témoigner de la richesse du patrimoine linguistique québécois du 20e siècle. De ces témoignages naîtra en 1980 Le parler populaire du Québec et de ses régions voisines : atlas linguistique de l’Est du Canada, mieux connu sous l’acronyme ALEC. Cet atlas de 10 volumes demeure aujourd’hui la plus vaste enquête dialectologique jamais réalisée sur le français en Amérique.

Les enquêtes dialectologiques permettent de cartographier les usages linguistiques d’une langue en aires de répartition, c’est-à-dire des ensembles de localités partageant un même trait linguistique. L’ALEC atteste, par exemple, différentes prononciations du mot lacet, soit [lasɛ] avec un /a/ ouvert et bref et [lɒ:sɛ] avec un /a/ fermé et long. Ou encore, il inventorie les différents mots servant à désigner un quignon de pain, comme chignon (l’usage le plus courant), bourdignon, chanteau ou tapon. S’inscrivant dans la tradition des enquêtes dialectologiques, notamment celle de l’Atlas linguistique de la France2, le projet de l’ALEC est initié par le linguiste Gaston Dulong, auquel se joint plus tard Gaston Bergeron à titre d’associé de recherche. L’ALEC vise à rendre compte du vocabulaire traditionnel et populaire des francophones des régions rurales du Québec et des provinces limitrophes. Au total, 169 localités seront visitées par l’un ou l’une des membres de la petite équipe.

Question 190 – Quignon de pain
Aire de répartition des dénominations les plus courantes (plus de 3 localités)
(Visualisation réalisée avec l'application VisuALEC, créée par Hugo Saint-Amant Lamy)

Pour réaliser les enquêtes, un même protocole assure l’uniformité de la méthode. L’enquêteur ou l’enquêtrice se présente d’abord à une personne d’autorité – souvent le curé ou le maire de la localité – et sollicite son aide pour recruter des personnes nées dans la région. Les personnes ciblées sont âgées d’environ 70 ans, s'expriment dans une façon de parler typique de l’endroit et possèdent une bonne connaissance de certains domaines ou savoirs traditionnels, comme les travaux agricoles, les tâches domestiques, la flore ou les fêtes populaires. L’enquêteur ou l’enquêtrice rencontre ensuite ces personnes chez elles et, à l’aide de questions indirectes, les fait nommer, identifier et décrire des notions, des objets, des pratiques ou des situations de la vie d’antan, afin qu’elles produisent spontanément les expressions ou les mots recherchés. Pour connaître, par exemple, les noms des outils servant aux travaux acéricoles, la personne interviewée peut être invitée à décrire les étapes suivies autrefois pour produire du sirop d’érable. Les réponses sont immédiatement consignées dans un cahier d’enquête à l’aide d’un alphabet phonétique particulier3 permettant de transcrire toutes les nuances de la prononciation.

Question 973 – Faire bouillir la sève d’érable, faire du sirop d’érable
Un peu plus de 80 dessins ont été réalisés par Hélène Doré pour illustrer certains des objets décrits dans l’ALEC

Les enquêtes reposent généralement sur les témoignages de 5 à 7 personnes principales par point d’enquête. Ces personnes répondent chacune à environ 400 questions et leurs témoignages sont complétés au besoin par des répondants et répondantes secondaires afin de couvrir les quelque 2300 questions-concepts du cahier d’enquête. Au total, l’ALEC a fait appel à près de 1200 personnes, qui ont produit plus de 600 000 réponses. La masse de données accumulées est considérable et a nécessité plusieurs années de compilation, de traitement et d’informatisation avant la publication des 10 volumes de l’ALEC. Dans ces volumes, les données ne sont pas cartographiées : chaque variante lexicale observée pour désigner un objet ou un concept est plutôt accompagnée de la liste des points d’enquête (exprimés sous forme de chiffres) où elle est attestée (comme dans l’exemple ci-dessous).

Question 2048 – Se balancer
Chaque façon de nommer le concept (se balancigner, se galancer, etc.) est suivie de la transcription des prononciations entendues (zbalãsin̮é, zgàlã̀sé, etc.) et des numéros associés aux localités où elles ont été notées

Si les données de l’ALEC sont principalement linguistiques, on y relève aussi des renseignements complémentaires sur des croyances, des traditions ou des façons de faire aujourd’hui disparues. Les commentaires consacrés à la médecine populaire sont particulièrement… savoureux : on y apprend qu’on peut faire disparaitre une verrue en la frictionnant avec un pois qu’on doit ensuite jeter dans un puits sans l’entendre tomber ; qu’il n’y a rien de mieux pour traiter les oreillons que de boire un sirop concocté à partir de 20 crottes de moutons qu’on fait bouillir trois fois dans une pinte d’eau ; ou que le meilleur remède contre le mal de gorge consiste à se faire une compresse de hareng salé ou de bas sale4 !

Depuis sa publication en 1980, l’ALEC a nourri de nombreux travaux de dialectologie québécoise et servi de source à des études portant sur des traits phonétiques ou lexicaux particuliers. Longtemps disponible uniquement sur support papier qui en rendait la lecture peu commode, l’ouvrage fait aujourd’hui l’objet d’une numérisation qui sera portée au Fonds de données linguistiques du Québec. Les données seront ainsi plus accessibles et exploitables de façon systématique. Cette entreprise ouvre la voie entre autres à la création de cartes interactives, donnant enfin à l’ALEC la possibilité de remplir pleinement la fonction pour laquelle il avait été conçu : devenir un véritable atlas du français populaire et traditionnel en usage au 20e siècle dans l’Est du Canada.

Myriam Paquet-Gauthier

Notes

  • Note 1 : Il s’agit de Micheline Massicotte, Jean-Louis Plamondon, Ghislain Lapointe et Gaston Bergeron.
  • Note 2 : L’Atlas linguistique de la France est une collection de cartes qui représentent la variation linguistique dans la francophonie européenne du tournant du 20e siècle. Les cartes illustrent le territoire découpé par des isoglosses, c’est-à-dire des lignes qui marquent les limites géographiques d’un trait linguistique donné, par exemple comment un même concept est nommé dans des régions différentes. Le site CartoDialect permet de consulter une version numérisée de l’atlas.
  • Note 3 : Il ne s’agit pas de l’alphabet phonétique international utilisé aujourd’hui, notamment dans les dictionnaires comme Usito ou Le Petit Robert, mais plutôt d’un alphabet adapté de celui qu’avaient utilisé Gilliéron et Rousselot dans l’Atlas linguistique de la France.
  • Note 4 : Question 2189 – Remèdes populaires. Commentaire, médecine populaire, volume 8, pages 3362-3363.