De Joachim Du Bellay à Michèle Lalonde : un manifeste pour la langue québécoise d’inspiration préclassique
22 septembre 2026
Si le nom de Michèle Lalonde est étroitement associé à Speak White, célèbre poème qui dénonce les inégalités culturelles, linguistiques et économiques subies par les peuples colonisés, la mémoire collective n’a pas retenu un autre texte de sa plume pourtant également doté d’une grande puissance : La deffence et illustration de la langue québecquoyse. Dans ce manifeste, d’abord publié en 1973 et repris dans une anthologie parue en 19791, Lalonde revendique droit de cité pour sa langue, à une époque où le français québécois était encore largement dénigré et méprisé2 :
Doncques je me réclame, comme qui dirait, en bon vieux frança, des ceusses qui reconnaissent la richesse de la langue populaire ; en l’occurrence, la Québecoyse […].
Source de la citation :
Michèle Lalonde, « La deffence et illustration de la langue québecquoyse », dans Défense et illustration de la langue québécoise, suivie de prose et poèmes, Paris, Seghers/Laffont, 1979, p. 11.
Photo : ONF/Jean-Claude Labrecque et Jean-Pierre Masse; source : Radio-Canada
Les fins observateurs et observatrices auront remarqué que le titre du manifeste n’est pas orthographié de manière conventionnelle, tout comme le texte lui-même. La langue mise en scène par Lalonde rappelle le français préclassique de la Renaissance, qui était très peu standardisé et marqué par une grande variation. Le titre du manifeste lui-même est un pastiche du célèbre La Deffence, et Illustration de la Langue Francoyse du poète français Joachim Du Bellay3. Publié en 1549 alors que le latin dominait encore dans le domaine de l’écrit, ce texte plaidait en faveur de l’utilisation de la langue française en poésie et encourageait la créativité lexicale pour l’enrichir, y compris par le recours à des emprunts à d’autres langues. Lalonde propose quant à elle d’utiliser la créativité déjà présente mais peu valorisée de la « très riche et originale Langue Québecoyse, du temps qu’elle se parlait librement et sans tant de douloureuses complications en terre franche de Canada » (p. 18). En entrevue avec le journaliste Jean Royer, elle définit cette langue de la manière suivante :
C’est une version originale et une transformation organique du français en Amérique. Ce n’est donc pas une nouvelle langue. C’est une version américaine du français. Depuis 1760, la langue québécoise, décapitée de son élite, est demeurée essentiellement une langue populaire et familière, transmise par tradition orale, d’où la gamme extraordinairement étendue de ses intonations...
Source de la citation :
Jean Royer, « Michèle Lalonde, écrivain », Le Devoir, 17 novembre 1979.
L’oralité et la performance tiennent une place importante dans l’œuvre de la poète, et plus largement dans son engagement politique : il s’agit selon Lalonde d’une manière de rejoindre un public qui ne se sent pas interpelé par l’écriture. On ne se surprendra donc pas de son attachement à la « Parlure de nostre “vulgaire”4 qu’il faudrait châtier sans pitié comme une façon tout au plus de parler ineptement français » (p. 12). Lalonde n’a cure des puristes qui s’imaginent qu’« il n’est bon bec qu’en coup de poule » et qui croient que c’est la France qui doit donner l’exemple en matière de langue. Au contraire, elle réclame de manière tout à fait décomplexée une pleine reconnaissance pour les mots québécois traditionnels – Lalonde insiste en effet souvent sur la langue du terroir et la langue populaire – dont elle souligne le caractère tout à fait français, non sans humour :
Pimbina, savane, cageux, banc de neige, bougrine, raquette, brunante, portage, couraille, échouerie, loup-marin, craquias, glissette, feu-follet, mascou, siffleux, pourillon, goudrelle, porte-habits, peinturer, sourlinguer, poussailler, affiler, gosser, bardotter, bardasser… Quoique nulle part en Larousse je ne trouve ce très commode vocabulaire, il ne me semble pas appartenir à la langue chinoise, ny pousser comme champignon sur des racines slaves, ny s’inspirer beaucoup des suffixes, préfixes et terminaisons saxonnes. Nonobstant doncques son originalité spécifiquement québécoise & nord-américaine, je le tiens pour très purement français.
Source de la citation :
Michèle Lalonde, « La deffence et illustration de la langue québecquoyse », dans Défense et illustration de la langue québécoise, suivie de prose et poèmes, Paris, Seghers/Laffont, 1979, p. 18.
Lalonde insiste sur le fait que la langue québecquoyse ne doit pas être confondue avec le joual (qu’elle nomme aussi parlure jouale ou Québecway). Elle considère ce dernier comme « la version détériorée, colonisée de la langue québécoise »5 qui ne représente pas tout le français du Québec, mais seulement une partie. C’est dire qu’à l’époque où la querelle du joual fait rage, Lalonde ne se reconnaît ni dans les appels pour faire du joual la langue nationale des Québécois, ni dans ceux qui préconisent sans nuance le français de France, qu’elle perçoit comme une forme imposée et étrangère. Pour Lalonde, ces deux voies condamnent les Québécoises et Québécois à renforcer leur sentiment de dépossession linguistique :
malgré tous nos efforts pour parler précieusement fronçais ou nous tordre la bouche en anglais, elle nous échappe, aux oreilles bienséantes du monde, avec un sentiment de gêne et d’incorrection horrible, au point que nous sommes toujours en train de nous excuser de la parler, ou de nous en glorifier à tue-teste, ce qui revient finalement au mesme…
Source de la citation :
Michèle Lalonde, « La deffence et illustration de la langue québecquoyse », dans Défense et illustration de la langue québécoise, suivie de prose et poèmes, Paris, Seghers/Laffont, 1979, p. 22.
N’oublions pas de souligner la dimension artistique (par la filiation littéraire avec les idées exprimées par Du Bellay) et l’intention humoristique de La deffence et illustration de la langue québecquoyse. L’humour permet à Lalonde de s’inscrire en faux contre certaines idées. Ainsi, l’autrice ne se gêne pas de lancer des piques contre les membres de l’Académie française, ces « quarante messiers vêtus d’or »6 qui sont responsables de la « normalisation extrême » (p. 25) de notre langue et qu’elle ne tient pas en très haute estime :
Aussy, ne doit-on se surprendre de trouver en ceste Langue l’invention verbale confiée, non pas démocratiquement au commun des mortels de France, mais à quarante messieurs vêtus d’or comme princes et bénis d’Immortalité qui pondent à grand’peine, comme fragiles œufs de Pâques, deux mots nouveaux par année.
Source de la citation :
Michèle Lalonde, « La deffence et illustration de la langue québecquoyse », dans Défense et illustration de la langue québécoise, suivie de prose et poèmes, Paris, Seghers/Laffont, 1979, p. 25.
Au final, il y a une véritable volonté de démocratisation qui anime la prise de position de Lalonde. Dans le combat pour garder notre français vivant, l’autrice croit davantage au rôle joué par la beauté et le génie de la langue populaire qu’à l’expression trop élitiste :
puis-je, en bon parler québecoys, souhaiter que la France se décarême un peu de tant de correction & se désenfirouape & se rejarnigoine & se revire un peu vers son propre héritage ? Car si elle portait d’une part moins d’intérêt aux fines bouches de Paris et davantage au premier venu de province, si elle accordait d’autre part, moins d’importance à sa grammaire ou à son fin vocabulaire et plus d’honneur aux ressources encore vives de sa bonne vieille syntaxe, elle nous viendrait pour une fois utilement en ayde
Source de la citation :
Michèle Lalonde, « La deffence et illustration de la langue québecquoyse », dans Défense et illustration de la langue québécoise, suivie de prose et poèmes, Paris, Seghers/Laffont, 1979, p. 26.
Wim Remysen et Myriam Paquet-Gauthier
Notes
- Note 1 : Cette anthologie, publiée par Seghers/Lafont, s’intitule Défense et illustration de la langue québécoise, suivie de prose et poèmes.
- Note 2 : L’idée que Lalonde se fait du français québécois a fait l’objet d’un article publié par Claude Verreault, « De La Deffence et illustration de la langue françoyse de Joachim Du Bellay (1549) à La deffence & illustration de la langue quebecquoyse de Michèle Lalonde (1973) : qu’est donc le français devenu par-delà les mers ? » (texte paru dans Actes des Journées de la langue française. 1549-1999, 450ème anniversaire de « Deffence et illustration de la langue françoyse » de Joachim du Bellay, 23-24 octobre 1999, Liré, Liré, Musée Joachim du Bellay, 1999, p. 97-105).
- Note 3 : Pour une analyse de la filiation littéraire avec Du Bellay, voir Claude La Charité, « Michèle Lalonde, lectrice de Joachim Du Bellay, dans la Deffence et Illustration de la Langue Québecquoyse », dans Adeline Lionetto et François Rouget (dir.), Joachim Du Bellay, poète bifrons, Genève, Droz, 2023, p. 441-458.
- Note 4 : Il ne faut pas interpréter le mot vulgaire de manière péjorative : Lalonde adopte une expression courante à la Renaissance, où la langue vulgaire désigne la langue apprise à l’enfance et parlée par le peuple, par opposition à la langue savante et juridique (qui est alors le latin).
- Note 5 : Michèle Lalonde, citée dans Jean Royer, « Michèle Lalonde, écrivain », Le Devoir, 17 novembre 1979.
- Note 6 : Les quarante immortels sont les 40 membres élus de l’Académie française. Ce surnom tient son origine de la devise « À l’immortalité » de l’institution.