Bécosse, clabord et robine : ces méconnaissables emprunts à l’anglais
3 juin 2026
Qu’ont en commun les noms bécosse, clabord et robine ? Il s’agit dans les trois cas de mots empruntés à l’anglais, mais dont l’apparence originale a considérablement muté au fil du temps. Si on reconnaît aujourd’hui à peine les formes anglaises back house, clapboard et rubbing (alcohol) dont ils sont issus, c’est que ces mots ont connu une intégration poussée lorsqu’ils ont été adoptés par les francophones du Québec, troquant ainsi leur prononciation et leur graphie anglaises pour une apparence plus française.
Quelle que soit leur langue d’origine, les emprunts subissent toujours des transformations lorsqu’ils sont intégrés dans une nouvelle langue d’accueil, dont ils doivent respecter les règles phonologiques et grammaticales1 ou encore le code orthographique. C’est ainsi que l’arabe kuhul, l’italien piastra et le néerlandais afhalen sont devenus, aux 16e et 17e siècles, alcool, piastre et (s’)affaler en français. Nous ne prononçons d’ailleurs pas paella, sushi ou peanut comme le font les hispanophones, les nippophones ou les anglophones. Ces mots contiennent des sons (phonèmes) inconnus en français que nous remplaçons par des phonèmes perceptuellement proches. Par exemple, le /ʎ/ espagnol est prononcé comme un /l/ et le /ɯ/ japonais comme un /u/2. L’accentuation peut aussi changer : dans l’usage québécois, la dernière syllabe de peaNUT est accentuée, tandis que dans l’anglais PEAnut c’est plutôt la première.
Dans le cas des mots venant de l’anglais, on note une grande différence, dans l’usage québécois, entre les plus anciens emprunts faits à cette langue et les mots intégrés à date plus récente. Aujourd’hui en effet, la connaissance plus généralisée de l’anglais, l’exposition à des produits culturels anglophones et la multiplication des contacts directs avec cette langue expliquent pourquoi la prononciation des nouveaux emprunts conserve souvent des traits phonétiques de l’anglais, comme le r prononcé à l’anglaise ou encore le maintien des diphtongues anglaises dans ghoster ou loud. Cela dit, la conservation de certains de ces traits peut varier selon les générations ou encore selon les régions. Un mot comme grilled-cheese peut être prononcé à l’anglaise ou non, donnant parfois lieu à des prononciations hybrides comme gri/grille/grid-cheeze (les gens de Sherbrooke connaissent le grichiz servi au Café Aragon !).
Aux 18e et au 19e siècles, et jusqu’au milieu du 20e siècle, en revanche, quand beaucoup de Québécois avaient une maîtrise plus approximative de cette langue et qu’ils apprenaient parfois des mots anglais en les lisant sur des emballages ou des panneaux publicitaires, les emprunts à l’anglais étaient rapidement prononcés à la française et transmis oralement sous cette forme adaptée. Le linguiste et phonéticien Jean-Denis Gendron, qui s’est intéressé à ces adaptations phonétiques dans la langue populaire québécoise du début du 20e siècle, en donne de nombreux exemples, comme binne (bean), bobépine (bobby pin), cantouque (cant hook), couquerie (cookerie), factrie (factory), litousse (light house), (manteau de/en) seal (souvent prononcé, comme binne, avec la voyelle i de vite et non celle de crise), mitaine (meeting), signe (sink) ou encore tinque (tank)3. Nous reproduisons ici volontairement les exemples donnés par Gendron en utilisant les graphies francisées qu’on trouve souvent dans les dictionnaires ou œuvres littéraires qui attestent leur usage.
Parmi les exemples de transformation les plus spectaculaires, Gendron signale entre autres la forme de salutation adidou qui n’est plus utilisée aujourd’hui, mais qui est encore décrite dans le Dictionnaire général de la langue française au Canada de Louis-Alexandre Bélisle, publié en 1957. Avez-vous reconnu l’expression anglaise à l’origine de cette expression ? Voici la réponse4 :
adidou ! (contraction de l’anglais how do you do ? comment allez-vous) interj. ✣ Se dit fam. pour saluer lorsqu’on se présente dans une réunion : adidou, les gars ! me voilà ! – Salutation d’accueil : adidou, mon vieux. Comment ça va ?
Source de la citation :
Louis-Alexandre Bélisle (1957), Dictionnaire général de la langue française au Canada, Québec, Bélisle Éditeur, p. 15.
Sur ce, pour terminer le billet sur une dernière adaptation québécoise d’un mot anglais, je vous dis babaille ou beubaille !
Wim Remysen
Notes
- Note 1 : Ainsi, l’anglais to brake devient bréquer, permettant ainsi au verbe d’être conjugué selon la morphologie verbale française. Aujourd’hui, cette règle n’est plus la seule qui gouverne l’intégration de verbes anglais en français, puisque certains d’entre eux ont maintenant tendance à demeurer invariables (je l’ai hit « j’ai réussi, j’ai atteint ma cible »), mais il s’agit là d’un sujet pour un autre billet…
- Note 2 : La principale différence entre /ɯ/ et /u/ réside dans l’utilisation des lèvres : si /u/ est prononcé avec les lèvres arrondies, /ɯ/ se prononce avec les lèvres écartées.
- Note 3 : Jean-Denis Gendron (1967), « Le phonétisme du français canadien du Québec face à l’adstrat anglo-américain », dans Jean-Denis Gendron et Georges Straka (dir.), Études de linguistique franco-canadienne, Paris/Québec, Librairie C. Klincksieck/Presses de l’Université Laval, p. 15-67.
- Note 4 : Le symbole ✣ utilisé dans l’extrait représente la fleur de lys dont Bélisle se sert pour identifier les canadianismes.